Sa sœur et plus – I

La chevauchée s’arrêta net.
On vient de lui dire que sa sœur aînée est morte ce matin-là même.

Une nièce lui a raconté la veillée funèbre. Dans la maison familiale. Sa sœur dans une pièce calme, son mari, ses enfants, ses petits-enfants, quelques neveux, des cousins, de nombreux amis, une belle journée d’automne, des fleurs dans toute la maison, de la musique, un carrousel de photos sur l’écran de télévision, un buffet simple et chaleureux, quelques verres de vin, des conversations, des rires, des larmes, des étreintes, des souvenirs… Chacun passant quelques instants seul avec elle : parler, une caresse, un baiser…

Il sait ce que vit son beau-frère — un homme qu’il apprécie beaucoup — lorsque la nuit tombe et que les gens sont partis. Au lit : solitude, tristesse, soulagement, des questions que l’on pressent resteront sans réponse.

Le soir, sa sœur en tête, il médite. Ce n’est pas une méditation avec un but précis. C’est un parcours : il déambule dans les souvenirs. Un voyage dans le temps, non à travers des terres ou des étapes, car sa sœur est rarement allée bien au-delà de l’endroit où elle a grandi. Elle était casanière. Mais elle lisait beaucoup, et c’était là son voyage quotidien, depuis son fauteuil préféré.

Elle fut la première personne à qui il dit quelque chose qui s’avéra vrai, des années plus tard. On les critiquait beaucoup, lui et sa femme, pour ne pas mener une vie plus établie et ne pas penser à leur avenir.

— Voyager pour voyager, pourquoi n’attendez-vous pas plus tard, ou la retraite ? Que ferez-vous quand l’heure de la retraite arrivera ?

Comme un défi, à moitié en plaisantant, ils répondaient :

— Qui sait si nous atteindrons la retraite ?

Sa femme n’y est jamais arrivée.

Lui ajoutait :

— Aujourd’hui, nous avons les moyens, l’énergie, l’envie de suivre ce chemin ; plus tard, qui sait ?

Cette méditation l’amène aussi à se souvenir de son frère cadet et de son autre sœur, eux aussi morts d’un cancer. Sur les cinq frères et sœurs, il n’en reste plus que deux.

Avec sa sœur aînée, ils partageaient de nombreuses idées. L’une d’elles donna lieu à de longues conversations : la philosophie, lorsqu’ils découvrirent par hasard qu’ils lisaient le même livre au même moment, mais à des milliers de kilomètres de distance : Le Monde de Sophie (Sofies verden), de Jostein Gaarder, 1991, un roman-initiation à la philosophie.

La philosophie l’a toujours attiré. Depuis le jour où il fut expulsé d’un cours de littérature parce qu’au lieu d’écouter la professeure, il lisait des Dialogues de Platon — et lui expliqua : « c’est que votre cours m’ennuie » — jusqu’à plus tard, en s’immergeant dans les philosophies d’Asie et du Moyen-Orient, chacune étant un voyage qui le menait vers d’autres philosophies et d’autres horizons.

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