Dans quel but ?

Il lit, dessine, joue aux échecs en ligne, écrit bien sûr, essaie de voir si certains investissements sur Internet donnent — ou peuvent donner — des résultats… Mais dans quel but ?
Une manière de laisser passer le temps ?
Même les tâches qu’il accomplit avec ses enfants ? Les jeux, leur lire des histoires ou leur chanter des chansons. Les exercices pour ne pas perdre de masse musculaire, les repas, les visites à domicile des infirmières, quelques démarches administratives, les contrôles chez le traumatologue (il doit prendre rendez-vous avec un ophtalmologue et un dentiste)…

Tout cela pour quoi ?
Pour regarder passer les heures, les jours, les semaines ?
Qu’on l’opère de nouveau du pied ? Qu’il puisse recommencer à marcher ?

Est-ce cela, la vie : attendre qu’autre chose arrive ?

Il se réveille la nuit, plus souvent qu’avant l’accident. Mais cela, il le maîtrise déjà par la méditation. Se réveiller la nuit… Il se souvient de sa grand-mère, qui répondait à qui lui demandait comment elle avait dormi :
« J’ai dû beaucoup dormir, parce que je me suis souvent réveillée. »

Il a toujours compris que le temps ne passe ni plus lentement ni plus vite à un moment donné qu’à un autre ; seule change la perception que l’on en a. Heure après heure, jour après jour, il sait ce qu’il doit faire, accomplir, et il le fait. Il a appris à « diriger à distance », ce qui lui libère du temps.

Mais pour quoi faire ?
Doit-il continuer ainsi ?
Doit-il fuir ?

Fuir ses responsabilités, ses engagements — comme celui qu’il a envers une amie en traitement contre le cancer ? Un traitement long, contraignant et coûteux (il l’aide à régler certains frais). Ses responsabilités et ses engagements incluent savoir écouter avec empathie et compréhension…
Là, on sent son expérience de plus de cinquante ans d’attention et d’observation.

Cette amie lui dit :
« J’ai parlé avec Jennie. »

Parler avec les morts ?

Des souvenirs affluent alors : des conversations, des témoignages de personnes lui ayant dit s’être communiquées avec des défunts. Communiquer avec les morts ? Croyances et cultures, médiums et chamans, tarot, les Égyptiens il y a trois mille ans… Est-ce à la portée de n’importe qui ?

Il a vécu un temps à Tana Toraja, à Sulawesi, en Indonésie. Là-bas, on conserve les morts — parfois pendant des années — dans la maison même où vit la famille, intégrés à la vie quotidienne, les enfants jouant à côté du corps…

Mourir ne serait-ce qu’un passage ?
La communication entre les êtres se poursuit-elle ?
Une communication entre des êtres qui ne se connaissaient pas auparavant ?

L’amie n’a jamais connu Jennie. Personne dans son entourage actuel n’a connu Jennie. Jennie est morte il y a plus de onze ans. Cette relation s’est achevée le 28 mai 2014.

Oui, bien sûr, il a tenté de communiquer avec elle dans les jours qui ont suivi sa mort. Il s’est rendu compte qu’il n’y avait pas moyen. S’il a pu croire dialoguer avec elle, il a vite compris que ces conversations n’étaient rien d’autre que les souvenirs de leurs échanges durant quarante années de vie commune — souvenirs surgissant sans ordre ni logique, créant de nouvelles conversations…

Comme un rêve peut en engendrer un autre, puis un autre, puis encore un autre…

Et il part au galop…

Faisant bien davantage confiance qu’à quinze ans à ses capacités d’observation et d’adaptation pour communiquer avec les gens, y ajoutant son expérience — cinquante-cinq années de plus ! — de relations avec les personnes qu’il croise en chemin.

Il n’a plus le type de projet qu’il avait autrefois — le tour de la Méditerranée. Aujourd’hui, ce serait parcourir les Andes, franchir et refranchir la cordillère, en zigzag.
Du sud vers le nord, ou du nord vers le sud ?
Peut-être commencer par le sud, puisque l’été approche. Voir et observer, savourer chaque instant, sans autre désir que celui-là même : jouir de l’instant.

Partir au galop ?

0
0