Observé et observateur – IV

Quand il a de nouveau surpris le regard de l’enfant posé sur son pied, il s’est souvenu de ce qu’il dit souvent à ses enfants : si quelque chose les intrigue ou les laisse perplexes, qu’ils posent la question. Qu’ils n’aient pas peur de demander pourquoi. Si c’est fait avec respect et courtoisie, la plupart des gens répondent sans se fâcher, presque avec soulagement. Ils ont pu le vérifier avec l’homme du village sans bras, un autre à qui il manque une jambe, celui qui boite fortement, celui qui marche avec des béquilles ; et le sourd-muet qui vient au café plusieurs fois par semaine. Ils n’ont plus besoin de regarder en cachette, de supposer, d’imaginer.
Il ne veut pas que ses enfants héritent de ce tabou social selon lequel il est des questions qu’on ne pose pas.
Ce qu’ils doivent encore apprendre, pense-t-il, c’est qu’on peut dire presque n’importe quoi à n’importe qui, à condition d’y mettre le ton et la forme appropriés. Sinon, les choses tournent inévitablement mal.
— Oui, je sais, cher observateur. Tu me l’as déjà dit : parfois je suis moralisateur, sentencieux, doctrinal… et même pompeux. Autre chose ? Ce sera à cause de mes perspectives — au pluriel, s’il te plaît —, de mes expériences, de mon âge…
Et tandis qu’il pensait cela, assis à sa table du café, le pied soutenu, le murmure du marché entrant par la porte, il a senti une fatigue qui ne venait pas du corps, mais du mouvement intérieur qu’exige le fait d’habiter le monde, même par intermittence, par gestes, par de brèves conversations avec des inconnus.
Et, pour un instant, bref mais entier, la vie a lieu sans que personne ne l’observe trop.
L’observateur — celui qui le regarde depuis la chute, celui qui ne juge pas mais enregistre — semble se pencher légèrement, comme pour prendre note.
— Et maintenant ? — lui murmure-t-il, sans voix.
La réponse arrive sans parole, un léger souffle.
« Maintenant, tu continues. Jusqu’où tu peux. »
Il acquiesce, presque imperceptiblement. Il regarde à nouveau la rue, les fruits sur les étals, les gens qui passent, l’enfant qui l’observait avec curiosité et courage…
« Ton monde — lui dit l’observateur — n’est peut-être pas si petit, finalement. Il attendait simplement que tu repasses la porte. »
« Laisse-moi tranquille. Je suis fatigué. Je veux retourner sur ma terrasse, dans ma chambre, dans mon lit. »
A-t-il bien entendu ?
Il lui a dit :
« Pour quoi ? »

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