Reprenant le livre de W. Somerset Maugham, il lui prend l’envie de faire quelque chose de semblable à ce que raconte l’auteur dans la première histoire, The Book-Bag : vider sur la table un sac rempli de livres.
« Il y avait des livres de toutes sortes. Des recueils de vers, des romans, des ouvrages philosophiques, des critiques littéraires (on dit que les livres à propos des livres sont inutiles, mais ils se lisent très bien), des biographies, de l’histoire ; il y avait des livres à lire lorsqu’on est malade, et des livres pour quand le cerveau, bien éveillé, réclame quelque chose à affronter ; il y avait des livres qu’il avait toujours voulu lire, mais que la course de la vie ne lui avait jamais laissé le temps d’ouvrir ; il y avait des livres pour les traversées en bateau, et des livres pour les tempêtes ; des livres choisis parce qu’ils étaient longs, de ceux qu’on emporte en expédition quand on doit voyager léger ; et aussi des livres à lire lorsqu’il n’y aurait plus rien d’autre à lire… »
La traduction est de lui.
Il se souvient que, lors de son voyage en Asie, la moitié de son sac à dos était remplie de livres…
Collection éclectique, mais orientée vers les cultures des pays qu’il traversait, achetés au fil de la route ou échangés avec d’autres voyageurs.
La seconde histoire du livre évoque un personnage âgé, très âgé, désormais indigent, vivant de la charité d’un hôpital sur une île appelée Thursday Island (ainsi nommée parce que celui qui la « découvrit » le fit un mardi).
Cet homme avait mené une vie d’aventures, de détours, de réussites et de désastres.
Un homme sans racines et sans rancœur.
Au cours de ses voyages, il avait rencontré plusieurs de ces personnages : aventuriers fanfarons et querelleurs, supposés héritiers des « explorateurs » des siècles passés, qui terminaient leur parcours dans quelque « bout du monde », pour oublier et se faire oublier.
Il se souvient être arrivé un jour dans l’un de ces bouts du monde.
« Il marcha quelques heures dans la jungle, puis prit une pirogue pour remonter un cours d’eau. Il atteignit un village au nom incertain, au terme de ce qui, sur la carte, n’était qu’un mince fleuve au cœur de la jungle.
En cette saison sèche, le niveau de l’eau étant très bas, c’était réellement la fin du monde. Une fin du monde au cœur de la jungle, au cœur du monde.
À dix mètres du débarcadère gisait, rouillée et disloquée, l’unique voiture du village. Elle n’avait pu aller plus loin, si étrangère à son élément, si inutile en ce lieu.
Il décida qu’il resterait quelque temps.
Le village était une sorte de princesse détrônée : une décharge à l’allure charmante.
Les deux rangées de maisons en bois sombre — sur pilotis, reliées par une longue véranda commune — se faisaient face de part et d’autre d’une ruelle étroite.
Dans les boutiques, les restaurants-bars, les hôtels-bordels, on attendait : les repas, les pirogues apportant quelques nouvelles qui laissaient tout le monde indifférent, les pluies ou les heures brûlantes…
On jetait les ordures par-dessus la balustrade de la véranda. Elles s’amoncelaient là, empestaient.
« La prochaine crue les emportera. »
À la tombée de la nuit, un générateur rompait le silence, et sa fumée alourdissait l’air d’une odeur âcre.
Les gens étaient arrivés là sans trop savoir ni comment ni pourquoi.
Certains devaient y être nés et aimaient leur village.
D’autres, en revanche, avaient sans doute fui quelque chose… ou quelqu’un.
En marge de la société, on vivait assez bien : personne ne dérangeait personne.
Dans tous les pays qu’il avait parcourus, il y avait toujours une ville ou un village semblable, où l’on venait oublier et se faire oublier.
Entre eux, sans se poser de questions, ils continuaient à vivre ; plus ou moins conscients que leurs existences avaient à peu près la même inutilité que la voiture rouillée.
Ici, pour survivre, il fallait apprendre à s’oublier soi-même. »
Pourquoi ce type d’endroits l’attirait-il ?
Était-il, lui aussi, l’un de ces fanfarons querelleurs ?
Fuyait-il quelque chose ?
Voulait-il oublier ?
Ou être oublié ?
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