Un matin, Félix devait aller à la banque.
Zakir l’accompagna. En chemin, il essaya de prononcer ce nom, comme il le faisait depuis le premier jour.
— Fleks.
Félix éclata de rire à nouveau.
— Fleks… good !
Ils marchaient dans la rue, en direction de la banque.
Ils ne se ressemblaient en rien, mais on aurait pu jurer qu’ils étaient frères.
L’un marchait d’un pas calme ; l’autre semblait incapable de faire trois pas en ligne droite.
Ils arrivèrent à la banque. Le garde leur demanda une pièce d’identité. Fleks remit son passeport et sortit de son sac une lettre qu’il présenta avec un certain soin.
Une amie en Europe la lui avait donnée avant son départ.
— C’est un trésor, lui avait-elle dit. Il y a des tampons internationaux, des signatures, des filigranes, et c’est écrit dans un anglais tellement juridique et hermétique que cela te sortira de plus d’une situation.
Le garde prit la lettre, fit semblant de comprendre ce qu’il lisait et la rendit, les laissant passer tout en jetant un regard en coin aux moignons de l’autre garçon.
Quatre touristes les précédaient ; ils eurent donc le temps d’observer le fonctionnement de la banque.
Le premier employé prenait chaque chèque de voyage comme s’il s’agissait d’une relique moghole tout juste exhumée. Il l’examinait longuement, le tournait, comparait la signature avec celle du passeport, regardait à nouveau la signature, puis le passeport, avant d’ouvrir un énorme registre relié dont la lenteur semblait faire partie du mobilier.
Derrière lui, un autre employé buvait du thé.
Un troisième discutait avec un policier.
Un quatrième semblait chercher depuis une éternité un tampon qui se trouvait juste devant lui.
Les ventilateurs remuaient l’air chaud et la poussière, déplaçant des papiers d’une pile à une autre selon une logique impossible à percevoir pour quiconque n’appartenait pas à la banque.
Ils observaient.
Quand enfin leur tour arriva, Fleks s’approcha du guichet en essayant d’afficher un calme qu’il ne ressentait pas tout à fait. Comme les personnes avant lui, il remit son passeport et son argent, et comme elles il se prépara à attendre.
Zakir ne voulait pas bouger. Il n’était jamais entré dans une banque. La solennité du lieu le laissait sans voix.
Debout devant le long comptoir de bois, ils avaient une meilleure vue sur la grande salle où travaillait une douzaine d’employés. Tous avaient cet air affairé de ceux qui ont appris à remplir leur journée alors qu’ils n’ont en réalité que peu d’heures de travail à accomplir.
De la salle émanait une sorte de confort paisible. Les vieux meubles — bureaux, fauteuils, armoires, chaises et tabourets — en bois sombre poli par les années ne semblaient pas être là depuis beaucoup plus longtemps que les masses de papiers jaunis, livres de comptes et registres qui gonflaient les armoires et débordaient des tables et des étagères.
Quelques ventilateurs remuaient une atmosphère de poussière rassurante et déplaçaient des feuilles de papier d’une pile à une autre, ou d’une pile vers le sol ; quelqu’un ramassait ensuite cette feuille errante et la déposait au hasard sur une pile quelconque.
Le babu tira Fleks de son ensommeillement. Retirant lentement ses épaisses lunettes à monture noire, il dit, après avoir parcouru le document des yeux :
— Sir… you have no entry stamp.
Le policier tourna la tête.
Zakir comprit que quelque chose n’allait pas.
Fleks fut mortifié. Comment avait-il pu oublier qu’il n’avait pas de tampon d’entrée ?
Essayant de conserver l’expression la plus détendue possible, il répondit :
— I think they did not put it on the same page as the visa.
Il reprit le passeport, tourna rapidement les pages et y glissa le dernier gros billet qu’il lui restait.
— Ah… but of course.
Le policier reprit sa conversation.
— I am sorry, dit le babu. The cashier has just closed. You will have to come back tomorrow.
Fleks récupéra son argent étranger et son passeport — sans le billet — et, comme unique remerciement, offrit un sourire un peu gêné.
Le babu inclina légèrement la tête sur l’épaule et, fermant lentement les yeux dans ce geste si courant en Inde, dit :
— Not to mention.
Dehors, ils se dirigèrent vers le bijoutier qu’on leur avait indiqué ce matin-là.
Zakir demanda à Fleks d’allumer une bidi.
Un peu plus loin, ils s’assirent pour boire du thé.
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