Il est arrivé dans ce coin du Chili et s’est rapidement adapté. S’adapter a toujours été son point fort.
Il s’est intégré. Il a été accepté par les habitants du village.
Il gardait encore un peu de cet esprit de ceux qui arrivent — souvent par hasard — à un bout du monde : une ombre d’aventure, une distance.
Cette aura a attiré quelques-uns — surtout des hommes — qui, voyant en lui un personnage peu commun, une âme métisse, quelqu’un qui avait appris autant des silences que des livres, qui savait unir la poussière d’un bazar oriental avec le subtil murmure d’un monastère tibétain, trouvant des parentés là où d’autres ne voyaient que des différences…
Un personnage toujours attentif, qui savait écouter — ou qui, du moins, semblait savoir écouter.
À lui — ou à l’idée qu’ils se faisaient de lui — ils racontaient leur vie, leurs peines, leurs espoirs et leurs déceptions, leurs échecs et leurs petites victoires.
Ils finissaient par se confesser — se confesser ! vraiment ! — Parfois, il avait l’impression qu’on lui parlait comme à un prêtre ; ou du moins comme à un psychologue, peut-être même à un psychiatre.
Ils lui disaient qu’ils étaient arrivés en ces lieux en fuyant, en échappant, en se cachant.
Chez tous — et chez certaines d’entre elles —, il était facile de reconnaître cet air familier : le même qu’il avait observé dans les différents bouts du monde qu’il avait traversés.
Des personnages égocentriques, fanfarons, un peu arrogants, avides de se faire remarquer dans leur manière d’être et d’appréhender la vie.
Ces baroudeurs du bout du monde passaient par son Café Literario pour converser avec lui.
Entourés de livres et de souvenirs de ses voyages, écoutant sa sélection éclectique de musique du monde, prenant un café en grains ou — mieux — un chocolat chaud (la recette que sa mère lui préparait quand il avait dix ans), ils parlaient, parlaient…
Et peu de temps après, ils ne revenaient plus.
Ils étaient partis vers un autre bout du monde.
Très rarement, il les a revus.
Ceux qui reviennent sont ceux qui rêvent de voyages.
Ils lui ont dit :
« Entrer ici, c’est entrer dans un autre univers. C’est voyager. »
Il les invite à faire ce qu’il aime voir les gens faire : profiter de l’instant présent.
Dans son Café Literario, il offre ce qu’il a toujours voulu trouver quand il s’assoit à une terrasse pour prendre un café.
Terrasses de cafés, livres et cigarettes…
Seront-ce ces trois choses dont on se souviendra de lui ?
Sera-ce son épitaphe ?
Terrasse : il a celle de sa maison.
Livres : ils sont ses compagnons quotidiens.
Cigarettes : plus maintenant.
Il manque quelque chose qui fait tellement partie de lui qu’il l’oublie presque : la musique.
Le matin, il se réveille et, à peine ses enfants sont partis à l’école, il met une chanson qui lui est restée en tête pendant la nuit et qu’il a fredonnée en ne se souvenant que de quelques mots :
« I’m sittin’ on the dock of the bay
Watchin’ the tide roll away… »
— Sittin’ On The Dock of the Bay, d’Otis Redding.
Avec cette musique, cette voix, ce rythme, une avalanche de souvenirs photographiques le submerge.
Les photos existent, mais elles sont dans des albums. Il n’ira pas les chercher : il s’en souvient.
Une terrasse blanche sur une île grecque : une petite table, un petit verre de café et un d’eau (prendre un peu d’eau avec un café lui a toujours semblé la façon la plus civilisée de le savourer), et sa cigarette.
Une place à Rome : pareil.
Devant un désert en Australie : pareil.
Au dernier étage d’un gratte-ciel à Shanghai : pareil.
Sur le quai d’un village de pêcheurs au Chili — « Sittin’ on the dock of the bay » — : pareil.
Son regard observant le lointain.
La jambe droite croisée sur la gauche.
Une main tenant le verre de café.
L’autre, la cigarette.
Son sourire tranquille, perdu dans sa barbe.
Instant délicieux.
Que pouvait-il désirer de plus, à ce moment ?
Et que désire-t-il maintenant ?
Il se laisse porter par les musiques qui se succèdent.
On dit que l’on se souvient davantage des mélodies que des paroles d’une chanson.
Et elles créent des associations, des instantanés sonores :
un crépuscule d’hiver, gris et froid,
une fête avec des amis,
une matinée lumineuse,
une route de montagne,
un horizon dégagé,
une partie d’échecs…
Ou cette chanson de Jevetta Steele :
Calling You
« A desert road from Vegas to nowhere… »
Et Nowhere est le nom d’un village aux États-Unis !
Il y est passé.
Cette chanson éveille en lui le désir de voyager, sans but.
Mieux dit : avec pour seul but le pas suivant,
et le suivant,
et le suivant…
Il l’a dit à sa fille.
Elle veut l’accompagner.
Mais lui ne veut pas.
Ce voyage sera celui de son retour à la vie.
Il sourit.
Il se projette…
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