Les nuits passent, silencieusement, sans prévenir.
Un mois…
S’il est parvenu à garder un bon moral, une routine de « travail » — lecture, dessin, échecs, conversations au téléphone ou messages avec la famille et les amis —, il sent pourtant son corps se relâcher : les muscles « disparaissent » un peu plus chaque jour. Quand il se réveille la nuit, il n’arrive pas toujours à empêcher l’esprit de dérailler vers de sombres parages : et si je ne retrouvais pas assez de mobilité… ? Et si ce projet, déjà chancelant, finissait par couler… ? Et si les ouvriers décidaient d’arrêter… ? Et si je n’accompagnais pas assez mes enfants dans ce dont ils ont besoin… ? Et si ces démarches se bloquaient encore… ?
Les questions tournent, reviennent, se poursuivent, et ne mènent à rien.
Fatigué, endolori, la tête creuse, avec une envie de faire pipi (et l’infirmière qui ne vient pas…), il se rappelle qu’il a appris à méditer il y a bien des années.
Pour lui, méditer n’avait rien d’un acte métaphysique, ni d’un calmant pour dormir, ni d’une philosophie. C’était devenu, avec le temps, une manière d’être. N’importe quel geste quotidien pouvait être méditation — était méditation. Faire la vaisselle, cuisiner, arroser les plantes, nettoyer…
Il se rappelle d’un crépuscule en Australie. Une brume dense dévorait tout. Si dense qu’il pouvait voir, une à une, les minuscules gouttelettes passer devant ses yeux. Dans cette forêt d’eucalyptus des neiges, l’air s’était fait cotonneux. Les bruits s’éteignaient, le monde entier s’estompait dans une pâleur grisée. Les branches, avec leurs courbes douces, presque sensuelles, ajoutaient au mystère une nuance qui aurait pu être morbide. Il était seul : le monde avait disparu.
Il fit quelques pas, posa les mains sur la rambarde. Il savait qu’un vallon immense et profond s’ouvrait devant lui. Alors il lança dans la brume la syllabe « OM », que lui avait apprise un ami de ses années en Inde — un ami sans bras, mais aux ressources inépuisables.
« OOOOMMMMMMmmmm », grave, longue, bien « décomposée », comme Zakir le lui indiquait. Vibrante.
Le temps cessa d’exister. Dans la brume s’ouvraient et se refermaient des « fenêtres » : de petites brèches qui révélaient, fugacement, des fragments du vallon, à chaque fois différents. Il en arriva à penser : peut-être que la révélation ultime, c’est seulement cela.
La vérité — ce paysage colossal — ne se montre jamais entière. Elle apparaît quelques secondes ici, disparaît, se laisse deviner là-bas, un peu différente, puis se voile aussitôt, ne laissant qu’un souvenir flou, une intuition derrière une brume plus légère.
Il fit encore quelques pas. Le gravier crissait. De fines gouttes tombaient des branches, produisant des sons nets, cristallins, qui grandirent, gagnèrent une netteté qu’il n’aurait jamais imaginée.
– Mon chéri, c’est l’heure du petit-déjeuner, tu veux te laver le visage ? dit l’infirmière.
– Tu veux faire pipi ? Aujourd’hui on te donne ton congé : tu rentres à la maison.
Il pense : « OOOOMMMMmmmm ».
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