Le corps se souviendra-t-il de ce que le rêve n’arrive pas à retenir ?
Il se réveille. Une douleur terrible enveloppe sa cheville droite. Il fait nuit. Il ignore l’heure. Il entend des voix dans le couloir principal. Il appelle. Sa voix ne porte pas. Il essaie de respirer profondément et lentement — comme il l’a dit à ses enfants le jour de l’accident — pour maîtriser la douleur. Il n’y parvient pas.
Entre une douleur et la suivante, il comprend qu’à partir de maintenant il faudra qu’on l’aide…
Non !
On n’aura pas à l’aider : c’est lui qui va dépendre d’une aide. Pour les gestes essentiels : aller aux toilettes, se laver, se lever.
Les jours passent et la douleur reste, fidèle. Il tente d’instaurer une routine : parler avec les enfants ; écrire et échanger avec la famille et les amis ; s’occuper de certaines affaires et projets ; reprendre ce qu’il avait laissé de côté depuis longtemps : lire, dessiner, écrire. Il joue des parties d’échecs en ligne avec quelques neveux. Il sait qu’il doit organiser le long parcours qui l’attend. Et, surtout, accepter qu’il n’a pas à quémander de l’aide : beaucoup de gens sont prêts à la lui offrir, et il en est déjà reconnaissant.
Être reconnaissant.
Quelque chose qui lui a coûté pendant de nombreuses années.
Cette aide — cette dépendance qui l’accompagnera plusieurs mois, peut-être des années — ne lui plaît pas. Très jeune, il a toujours voulu tout faire seul. Même si cela lui coûtait, même si cela compliquait sa vie. Cet élan, presque toujours utile, et une fierté dont il avait appris qu’elle n’était pas très utile — et que personne n’était obligé d’admirer — ont fini par cimenter une indépendance tenace.
Et il pense :
Cette combinaison n’a-t-elle pas engendré une certaine arrogance ?
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