L’envol

Tout commença lorsqu’assis au milieu de la banquette arrière de la voiture familiale, il se mit à rêver.
Ni le plus jeune ni l’aîné des cinq frères, il n’avait droit à une fenêtre que lorsqu’il avait des nausées. Quelques fois, il fit semblant : sans succès. Coincé entre ses frères, dans ce siège qui de plus s’affaissait vers le centre, il n’apercevait qu’un rectangle (la fenêtre) de ciel — bleu ou gris — et, de temps à autre, la cime d’une montagne ou quelque bâtiment lointain.

Durant les mille kilomètres de chaque voyage, hormis les arrêts pour aller aux toilettes, son monde était ce fragment de ciel et le ronronnement de la voiture.

Jusqu’au jour où il découvrit autre chose : les câbles électriques — ou téléphoniques — qui longeaient toutes les routes du voyage.
Il se mit à suivre du regard leur oscillation douce et régulière, presque harmonieuse.

Il commença à imaginer le travail de ceux qui les avaient installés : certains câbles tendus à l’extrême, d’autres plus lâches, plus anciens ; des poteaux capables de soutenir deux, trois, quatre lignes ; des tracés neufs, d’autres plus vieux. Dans son imagination, tout avait un âge, un poids, une histoire.

Et alors, il se laissa glisser dessus.
D’abord comme sur un toboggan sans fin.
Puis comme avec une tyrolienne, dans la même position qu’il utiliserait, des années plus tard, pour traverser des rivières dans l’Himalaya — position que, plus de cinquante ans après, ses enfants répéteraient à leur tour dans un parc d’aventures au Chili.

Très vite, il se mit à se balancer à chaque poteau sans fatigue, jusqu’à oser sauter de l’un au suivant. Peu à peu, il compliqua les figures : cabrioles en avant, en arrière, doubles sauts périlleux, acrobaties inventées sur le moment, chaque fois plus difficiles.
Sa propre agilité l’étonnait, et il parvenait toujours à se rattraper au poteau suivant, parfois in extremis. La force de chaque saut semblait lui donner plus d’élan pour le suivant.

Il lui fallut du temps pour rassembler le courage de passer outre un poteau.
La première fois, le saut parcourut tout juste la distance. La frayreur fut telle qu’il hésita un temps à recommencer. Mais une fois maîtrisés les sauts longs, il commença à se concentrer davantage sur l’harmonie du geste plutôt que sur sa vitesse.

Bien sûr, lorsqu’il essayait quelque chose de nouveau, il le faisait entre deux poteaux consécutifs — distance qui lui paraissait désormais minuscule — et mettait toute son attention à la hauteur, davantage qu’à la longueur.

Les moments qu’il redoutait le plus étaient ceux où les câbles traversaient la route : quelques secondes, ils disparaissaient complètement, passant par-dessus la voiture familiale. Pendant ces instants, il ne se voyait plus lui-même. Il ne pouvait que faire confiance à ses calculs estimant où se trouverait le poteau suivant.

Le jour où il passa par-dessus deux poteaux arriva presque sans qu’il l’ait décidé.
Il ne se souvient pas davantage du moment où il en passa trois, puis quatre : à ce stade, il savait déjà qu’il pouvait voler.

De joie, il faillit crier :
— Voler, je peux voler !
Mais il se tut.

Et il n’eut plus jamais besoin de simuler des nausées pour obtenir une fenêtre.
À partir de ce moment-là, il pouvait voir ce qu’il voulait, quand il le voulait, comme il le voulait.

Parfois, il venait se reposer — tel un oiseau — sur un poteau, pour mesurer le chemin parcouru.

Quand le voyage touchait à sa fin et que la route s’enfonçait dans la nuit, il revenait dans la voiture. Il se glissait entre ses frères endormis. Il n’avait pas peur du noir, mais ne s’estimait pas encore prêt à voler dans l’obscurité. Même s’il en avait envie.

Jusqu’à cette nuit où, dans l’immobilité compacte de minuit, il se lança vers l’avant de la voiture.
Son père donna un brusque coup de volant.

Sa mère, à moitié endormie, sursauta, se retourna pour vérifier si les enfants s’étaient réveillés… Dans l’enchevêtrement de bras et de jambes, elle ne vit rien d’anormal.

Lui, entre-temps, était déjà sur le toit de la voiture qui arrivait en sens inverse.
Il y resta quelques instants, laissant le vent le porter, et lorsque les deux véhicules se croisèrent, il sauta de l’un à l’autre avec une facilité qui lui parut toute nouvelle.

Et voilà ! Simple, non ?

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