l’accident -IV

Il se réveilla.
Une infirmière ajustait une perfusion et lui administrait un analgésique par cathéter. Elle lui donna des médicaments, l’appela mon chéri, comme elle appelait tous les patients. Elle lui montra comment utiliser l’urinal, et lui dit que, s’il avait besoin d’un bassin, il suffisait de demander. Elle refit le pansement de son pied droit.

Quelqu’un d’autre apporta le petit-déjeuner. Ce serait le même — ou presque — pendant un mois.

Il avait récupéré ses lunettes. Hellen lui donna son livre et son téléphone. Les messages et les appels affluaient.
Il raconta ce qui s’était passé ; pour ne pas s’ennuyer, il en modulait les détails, le ton.
Pour ne pas inquiéter les autres, il racontait avec humour et un certain détachement, sans minimiser toutefois. Il savait — il l’avait appris à la mort de Jennie, sa première épouse — que si l’on ne dramatise pas, les gens peuvent parler calmement, parfois même sourire.

Il ne jouait pas au courageux.
Il ne cherchait pas la compassion non plus.

Il savait, comme le chirurgien le lui avait dit, qu’il en avait pour plusieurs mois.
Lit, fauteuil roulant, béquilles, canne… quatre à huit mois, selon la manière dont ses os se comporteraient, avant de retrouver une autonomie proche de celle qu’il avait eue auparavant.
Sa cheville gauche, lui dirait plus tard le chirurgien, resterait beaucoup moins souple ; la droite serait fixée à quatre-vingt-dix degrés.

Il ne se demanda pas : « Qu’ai-je fait pour mériter cela ? »
Sans trop savoir pourquoi, il commença plutôt à se demander comment tirer parti de cette situation.

Depuis un certain temps déjà, il pensait que ce n’était pas qu’il manquait de temps, mais qu’il ne le vivait peut-être pas de la manière la plus juste. Quelque chose devait changer, mais il ne savait ni comment, ni quand, ni par où commencer.
L’ascenseur en avait décidé.

Était-ce le moment de faire un bilan ? De renouer des fils, de réfléchir au chemin parcouru ?
Et si ce n’était pas pour préparer l’avenir, du moins pour se préparer à ce que l’avenir lui réserverait.

Son avenir ? Qu’était-ce, l’avenir ?
Comment le voyait-il quand il avait l’âge de ses enfants ? Il y a plus de soixante ans.

Pouvait-il imaginer que sa vie se diviserait en périodes d’une dizaine d’années, à peu près ?
Non.
Il y a plus de soixante ans, il avait seulement découvert qu’il pouvait voler.

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